• Orion

    Au plus profond de l'obscurité, sous l'escalier, elle sentait l'étoile de sa naissance. Par moment elle en distinguait un éclat dans la mémoire d'ébène. L'araignée tissait sa toile de poussière sous les grains de béton. Elle était son amie, l'écoutait avec attention. La résonance de ses cauchemars faisait vibrer les fins fils de soi au point de les briser. Et patiente l'araignée recommençait toujours à tisser la souffrance de l'enfant.
    Aux creux des jours et des nuits loin de l'escalier, elle s'accrochait au cerf-volant, celui en forme de losange, avec sa longue traîne ondulante.
    Elle était née chétive, anémique...Depuis la nuit du ventre, elle tentait de se protéger de la lumière qui l'avait arrachée à sa sombre et tiède quiétude. Tous les recoins obscurs étaient devenus l'assaut de son refuge.
    Elle cherchait l'ombre dans la lumière et ne connaissait pas le repos, ni le sommeil. Ils la découvraient toujours, aucune cachette ne leur résistait. Et alors commençait le gavage de substances qu'elle rejetait comme elle pouvait. La bouillie organique et psychique dont on empoisonnait son corps infiltrait sa raison. Elle décida de se méfier de cette raison infectée. L'oeuf de la souffrance était fécondé, de ses petits bras malingres, elle tentait de n’en point briser la coquille, s’imaginant celle-ci comme un rempart, autant que le seul endroit accueillant qu’elle connaissait.
    Les voyages dans la coque roulante puante, en dehors de la rendre malade, lui avaient permis toutefois de découvrir dans la nuit les étoiles de son coeur. Au bord de l'horizon, sous la grande casserole, un petit nid d'étoiles retenait son oeil. Elle aimait les étoiles, toutes les étoiles, mais celles-là avaient un goût particulier, celui de la connaissance, du vécu. Elle les cherchait en plein jour et ne les retrouvait que dans le cerf-volant.
    Le papillon bleu volait vers la lumière de la terre et se posait sur les fleurs de sang...
    Ce papillon bleu qu’elle ne parvenait jamais à attraper. Parce qu’elle ne le voulait pas vraiment. Elle avait trop peur de briser ses ailes poudreuses. Son seul désir était de contempler cette liberté bleue, trace de sa mémoire et gardienne du secret de la chrysalide.
    Quand elle était sous l’escalier, le noir l’enveloppait de son cocon rassurant, l’isolant de la blessante lumière. Elle devenait alors chrysalide de son tourment, s’efforçant sans relâche d’en contrôler l’ultime métamorphose. Depuis le début elle avait cette certitude de ne pas faire partie de ce monde. Rien ne lui correspondait, comme si elle avait été adoptée par une espèce différente qui tentait vainement de la convaincre qu’elle était des leurs. Mais rien ne fonctionnait. Sa vie était une succession de cauchemars. Elle était une erreur.
    Elle écartait les cailloux pour lire la terre, embrassait le livre de l'arbre, respirait le ciel, ils répondaient à toutes ses questions, tout était simple. Alors que, dès qu’elle était en contact avec EUX, tout allait de travers et devenait fort compliqué. Elle faisait de son mieux pour les comprendre et être comprise, mais quand elle trouvait les mots pour s’exprimer, elle réalisait toujours qu’ils ne seraient pas interprétés à bon escient, car LEUR réalité ne correspondait pas à la sienne.

    Elle était née ici, pourquoi ? Et comment était-ce arrivé ? Les réponses venaient doucement, trop lentement à son goût. Une présence inexplicable l’accompagnait depuis sa naissance, cette force présente en toutes circonstances faisait qu’elle tenait encore, envers et contre tous les obstacles qui la torturaient et usaient sa volonté. Même la mort ne voulait pas d’elle. Il fallait qu’elle comprenne …

    « FantômePas pieds »

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