• Le voyageur et le voleur

    Il débarque sur le quai d'une nouvelle gare, comme d'habitude un quai trompant de solitude... Fatigué, il s'assoit sur un banc qui lui ressemble et pose sa valise, son seul bagage, si lourd pourtant que son bras frémissant, bouillonnant d'efforts, en tremble de repos...

    Pendant un long moment, il observe les gens, ce qu'il sait faire de mieux, non pas qu'il aime ça, mais force est d'admettre qu'on y est obligé, que ce soit pour aimer ou s'en protéger... Les va-et-vient incessants, les adieux et les retrouvailles, le flux et le reflux, une marée de vie dont il est depuis longtemps détaché... Les regards tombent, inquiets ou curieux, jamais indifférents à son accoutrement de vagabond, l'indifférence, il le sait, vient toujours plus tard... Quand on en a marre de le voir... Et ceux-là, regardent ailleurs, vers le mirage de leur vie.

    Les sons il n'y prête pas vraiment attention, toujours les mêmes, rengaine assourdissante. Au fond de lui règne la musique, du meilleur des batteurs, un coeur d'émotions, battant la démesure de l’Âme ourdi du corps.

    Non loin de là, sévit un pickpocket, à l’affût de tout à prendre, et rien à laisser. Son manège n'échappe pas au voyageur qui n'y accorde pas plus d'importance qu'aux pigeons et moineaux parcourant le macadam en quête de miettes. Le voleur, ayant repéré une proie potentielle, se rapproche imperceptiblement du banc où est échoué, selon lui, un naufragé de la vie.

    Il s'affale à son côté, prenant l'air exténué. Après un court moment, il se penche vers son voisin simulant l'empathie:

    - Vous venez de loin?

    - tout dépend de quelle gare...

    - vous avez l'air bien fatigué et votre bagage bien lourd...

    - et vous vous êtes bien curieux

    - oh vous savez c'est juste histoire d'engager une conversation, vous m'avez l'air sympathique, et ce qu'il y a dans votre valise ne m'intéresse pas...

    - il n'y a rien dans ma valise

    - ah et pourquoi la trimbalez-vous alors?

    - c'est tout ce que j'ai, toute ma vie...

    Et le voleur de ruminer: "soit il se fout de ma gueule, soit il est véritablement paumé, quoi qu'il en soit, y'aura toujours quelque chose à en tirer, sa valise est de bien belle qualité, son usure ne la rend que plus fiable." 

    Tout en discutant il jauge l'homme, en cas de course poursuite, son objectif étant armé, il n'attend plus que le bon moment...Et celui-ci arrive quand un enfant s'approche du voyageur, lui tendant un bouquet de fleurs.

    L'affaire est dans le sac, pense-t-il, profitant de cet intermède opportun, pour saisir l'objet de sa convoitise, et s'enfuir à toutes jambes...Il était lourd ce sacré bagage, et il espérait bien y trouver de quoi se satisfaire... Après un long parcours d'asphalte et de béton, il s'échoue enfin dans un terrain vague devenu décharge, à l'abri des regards.

    Il avait hâte de découvrir l'origine du bruit étrange qui l'avait accompagné tout au long de sa course. Qu'y avait-il donc dans cette valoche? Fébrile, il s'attaque aux serrures du précieux colis, et quand enfin son travail acharné est récompensé, retient sa respiration, les yeux collés sur ce qu'il s'apprête à découvrir. La surprise lui tord le ventre, et c'est dans un chapelet de jurons qu'il laisse échapper sa colère... Rien, il n'y a rien dans cette foutue valise!! Impossible!!!

    Pourquoi était-elle si lourde? L'orage passé, il inspecte un peu mieux l'intérieur, en quête de la chose qui avait cahoté dans ce grand vide. Peut-être une pépite, un diamant, qui sait? Il la secoue pour la repérer à l'oreille. Et enfin, il trouve, délogé d'un coin obscure, ce qu'il prend d'abord pour un caillou mais l'approchant de son oeil expert, il doit se rendre à l'évidence, une graine, ce n'est qu'une graine!

    Faut-il qu'il soit malade ce con de vagabond pour se trimbaler une graine dans sa valise. Merde! Quelle course pour que dalle! De rage il balance la graine aussi loin qu'il peut dans les ordures.

    Reprenant l'objet du délit, il s'apprête à prendre la direction de son fief d'attache, dans l'espoir d'en tirer quelque billet. Puis, il se ravise, touché par une idée, pourquoi n'y a-t-il pas pensé plus tôt? Il sort de sa manche son compagnon de tous les jours, un couteau efficace qu'il charge de dépecer le cuir résistant. Avec frénésie il recherche drogue, pierres précieuses ou documents importants...

    Il passe ainsi un long moment avec ses nerfs et son incompréhension, rien, toujours rien...

    Quand pour finir il se pose, exténué, c'est alors qu'il remarque un minuscule point blanc, si blanc au milieu de tout cet amas de brun délavé et de métal rouillé. Il se précipite dessus, et de l'anse de sa convoitise, il extirpe délicatement le reliquat de sa quête ... 

    Une simple feuille sur laquelle est inscrit un seul mot: ...MERCI...

    Le voyageur, lui, s'assoupit dans un dernier sommeil, enfin libéré, laissant une graine s'enfouir au chaud, dans l'ombre de la pestilence...

    Vasy07

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