• LA FEUILLE

    Saviez-vous que, bien avant l’invention du papyrus, à l’époque où l’homme vivait encore dans les cavernes, la communication autre que verbale existait déjà ? Vous me direz, oui, on le voit partout sur les parois des grottes, les dessins… Et bien, elle n’était pas la seule forme d’échange écrit si je puis dire. L’histoire est là…

    En ces temps reculés, les hommes gardaient trace de leurs exploits et de leur mémoire, sur les murs des grottes. Mais quand il fallait quitter ce lieu de résidence, ils ne pouvaient pas les emporter avec eux. Cette mémoire était perdue pour leurs descendants. Ils ne pouvaient plus non plus la partager avec les différentes tribus qu’ils croisaient.

    Certains essayèrent de se servir des cailloux, ainsi naquit la sculpture. Mais ce procédé était encombrant, trop lourd à déplacer quand il devenait conséquent. Alors ils pensèrent au bois, l’écorce devint une première approche du livre. Mais quand ils furent confrontés au froid, il leur fallut bien brûler tout ça, sculptures et écorces finissaient dans le foyer salvateur.

    Et puis, un jour, un enfant changea le cours des choses. Il ne s’intéressait, ni à la chasse, ni à la pêche, et, pas même aux jeux des autres jeunes du clan. Il n’avait d’yeux, et d’intérêt, que pour les peintures du grand chaman. Mais celui-ci peignait dans une excavation différente de celle de la tribu, réservée aux cérémonies rituelles, auxquelles les enfants n’avaient pas souvent accès. Chaque fois qu’il pouvait les voir, il était émerveillé, et occupait toute sa mémoire à en retenir les détails, pour ensuite, y penser le jour, et en rêver la nuit.

    Mais les adultes ne l’entendaient pas de cette oreille là. Tous les bras valides et jeunes devaient contribuer à la survie du clan. Ils le forcèrent donc à participer à la chasse et la pêche. Ce fut lors d’une de ces expéditions, qu’il découvrit le remède à son malheur. Il avait observé dans la grotte, les empreintes de mains du chaman, et de quelques chasseurs glorieux. Ce fut un jour de pluie, où, suivant les chasseurs, tête baissée, qu’il remarqua les traces de leurs pieds boueux s’imprimer sur les feuilles des plantes fauchées par leur passage.

    Ce n’était pas la première fois qu’il s’en faisait la réflexion. Mais quand une de ces feuilles s’accrocha à son talon, et, que d’un geste souple il en débarrassa son pied, son regard resta en suspension sur ce qu’il tenait dans sa main. Il n’eut pas le temps d’y réfléchir, les autres le pressaient d’avancer. Il roula prestement la feuille et la glissa dans son pagne. De retour de la chasse, il s’empressa de se mettre à l’écart du groupe, et se mit aussitôt à dérouler son précieux trésor pour l’admirer.

    Mais il fut déçu, de n’y trouver qu’une simple tache de boue, dénuée d’une quelconque ressemblance même avec l’ombre de son pied. Il lui fallut toute une saison à faire et refaire pour comprendre que l’eau était responsable de ce changement. Son intérêt soudain pour la chasse et surtout la pêche avait surpris le clan, mais ils prirent ça pour une heureuse évolution, et ne prêtaient aucune attention à son manège. A chaque sortie, il tentait tant bien que mal de faire sécher ses œuvres, le temps de la chasse, les marquant d’un repère pour les récupérer sur le retour. Cependant elles ne séchaient jamais, d’autant que le temps était toujours à la pluie lors de ses expériences.

    Il lui fallut encore une saison pour trouver la solution. Un heureux hasard voulut que sur l’une des feuilles sur lesquelles il venait d’apposer sa main boueuse, le vent déposa une autre feuille. Catastrophé par cet incident, c’était une de ses plus belles œuvres, il s’empressa d’ôter délicatement l’intruse. Ce qu’il vit alors le remplit d’émerveillement. Il n’y avait aucun dégât, et, le plus étonnant était que l’empreinte de sa main se retrouvait sur les deux feuilles. Toujours pris par le temps, il recouvrit chacune de ses quelques œuvres d’une feuille, en fit un petit paquet qu’il plaqua contre son torse et fixa avec une liane.

    Une fois au campement, il étala son précieux chargement dans un recoin de la caverne qu’il avait découvert, à l’abri des regards. C’était une alcôve accrochée à la voûte, et dissimulée par une gerbe de stalactites.  Son tempérament solitaire l’inclinait sans cesse à rechercher les endroits les plus secrets, et il adorait grimper. C’est lors d’une de ces escalades qu’un souffle d’air attira son attention. Il fut immédiatement conquis par cet espace accueillant, ni trop petit, ni trop grand, agrémenté d’une légère clarté naissant de la fissure d’où venait le courant d’air. Il y avait assez de place pour y entreposer ses trésors à l'abri des regards.

    Il s’essaya aussi à tracer sur les feuilles des dessins avec le charbon, ça marchait mieux sur celles déjà sèches, mais ses gestes malhabiles en entamaient trop souvent la tendre texture. Puis il eut l’idée d’en tailler l’intérieur avec un silex et des os. C'était encore trop compliqué, alors son esprit s'illumina, pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt? Rapide et discret comme un félin, il se faufila vers le fond de la grotte, où étaient gardés les biens de la tribus, il subtilisa un peu de pigment, puis eau et graisse, juste ce qu'il fallait pour reproduire ce mélange nécessaire aux peintures. Il avait maintes fois contemplé les femmes fabriquer cette mixture, et ce serait chose aisée de les imiter. Quand il fut enfin assez satisfait de son ouvrage, il réunit le tout, et prenant son courage à deux mains, alla trouver le grand chaman.

    Celui-ci le vit arriver ployant sous son chargement, tel un chasseur revenant d’une chasse fructueuse. Il l’accueillit avec curiosité et un certain amusement. Il avait bien remarqué le grand intérêt que l’enfant portait à ses activités, mais aussi ce changement, ce nouveau goût pour la chasse et ces disparitions longues et répétées. Tout cela ne lui ressemblait guère. Que tramait-il donc ? Intrigué, il l’encouragea à s’expliquer sur ce qui l’amenait à le voir.

    Quand il vit devant lui le travail de l’enfant, il en réalisa aussitôt toute l’importance. Ils pourraient ainsi envoyer des messages simples, légers, aux autres tribus et même à ceux dont le dialecte était différent du leur. Les chasseurs et les éclaireurs auraient la possibilité d’y dessiner les repères des territoires traversés. Tout un tas de nouvelles possibilités s’offraient à eux.

    Il n’hésita pas une seconde et réunit le clan pour annoncer la nouvelle, il en profita pour nommer l’enfant apprenti chaman et le garder près de lui afin de lui enseigner tout ce qu’il savait. L’enfant heureux, devint un très grand chaman.

    Ils commencèrent à y inscrire des signes de ralliement, de guerre, de conquêtes amoureuses, d’enseignement… Ainsi naquit l’écriture. Et depuis cet instant mémorable le destin de la feuille se lia pour toujours à celui de l’homme. C’est aussi pourquoi on nomme encore aujourd’hui les pages de nos livres feuilles…

    Cette appellation reste la seule mémoire de ces premiers livres et messages, trop fragiles pour que leurs traces nous en soient restituées par quelque reste archéologique.

     

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